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Le vieil homme contre l’adolescent Le vieil homme contre l’adolescent

Paru le Dimanche 3 Sep 2006

Vendredi dernier, à dix-huit heures précises, un jeune passager me reconnut dans le minibus et me céda sa place. A peine avais-je fini de le remercier qu’il me demanda si je le reconnaissais vraiment. Un peu gêné, je répondis par l’affirmative. Je le reconnaissais parfaitement. Il s’en aperçut tout seul quand je lui fis entendre ces quelques mots : «"Barth" reste en prison». Péremptoire, il me rétorqua : «Ils ont peur de "Barth"…». Mon jeune interlocuteur est l’un des principaux animateurs du Mouvement des étudiants socialistes (Mes). Voilà pourquoi nous parlâmes de son camarade «Barth». Ils le déportèrent quelques heures plus tard. Mais qui «ils» ? Naturellement les trouillards, qui croient encore détenir le pouvoir qui leur échappa, à leur insu, le jour même du serment bidouillé. Dans une déportation comme celle-là, les maillons de la chaîne sont toujours les mêmes : le froussard, un apprenti dictateur donneur d’ordre, les préposés au sale boulot agissant nuitamment et, au bout de la chaîne, les tortionnaires paumés. C’est le vieil homme contre l’adolescent. Quand, par la magie du zapping radio, j’appris la déportation de Barthélemy Dias, je me remémore la réflexion du passager révérencieux : «Il leur fait peur». Il ne me restait plus qu’à chercher à savoir pourquoi. Je n’ai pas mis beaucoup de temps à trouver ce que je cherchais pour écrire une autre chronique d’autocratie tropicale. Un «profil», glané sur le Net, étaya le peu que je savais de «Barth». Le journaliste, Cheikh Fadel Barro, qui en est l’auteur produisit un condensé dont les passages clés sont d’une étonnante cohérence. Lorsqu’il constate que «le jeune Dias n’a plus envie de rester passif "face aux promesses non tenues (…) de Abdoulaye Wade"», Barro explique en même temps pourquoi «le bonhomme ignore ou feint d’ignorer tout de la bienséance du Sénégalais lambda qui veut "qu’on laisse Gorgui faire son travail"». Le « Vieux » que la morale populaire met hors de portée n’est pas donc pas celui que brocarde «Barth». L’anticonformiste se défend en même temps d’être «arrogant», «violent» ou «révolutionnaire». Mais il ne partage qu’avec très peu de gens une certaine idée de la politique. «Je vis de mon métier, je n’ai pas besoin de faire de la politique pour vivre ! Je fais vivre la politique ! Et ce n’est pas un poste de ministre ou de député qui me fera changer d’avis», dit-il. Concernant le Parti socialiste (Ps), auquel son mouvement est affilié, le Bloc des centristes gaïndé (Bcg) et le Parti démocratique sénégalais (Pds), «Barth» soutient : «Le Ps est le seul parti politique au Sénégal qui ne dépend pas de la vie d’un homme. Le Bcg va mourir avec mon père, le Pds de même avec Abdoulaye Wade, ce sont des partis qui sont structurés autour d’une seule personne». La sentence n’oblitère pas la perspicacité de l’analyse faite par d’autres bien avant lui. «Je respecte les positions de mon parti et sa ligne de conduite, mais je fais partie d’une génération et notre combat ne se limitera pas au parti. J’ai des idées parfois contraires avec celles du parti mais cela ne m’empêche pas de les défendre», laisse-t-il entendre. Cette propension au débat contradictoire récuse toute forme d’obéissance à la «police qui convoque les gens pour des propos politiques». Mais quand il n’y a plus personne pour débattre des problèmes du Sénégal, «la prison est la moindre chose qui peut (…) arriver (…)». Que dire d’autre pour expliquer la déportation de «Barth»? «Le recentrage de l’action sur les tâches politiques et non sur les ambitions personnelles moraliserait la vie politique et nous ferait redécouvrir les vertus de la rectitude et de l’intransigeance», écrit le patriarche Mamadou Dia dans les Lettres d’un vieux militant. Ce qui arriva à «Barth» en dit long sur la rançon de la rectitude et de l’intransigeance dans la société politique post-alternance. Il y a au Sénégal comme une sempiternelle conspiration du silence qui anéantit, dès qu’ils se manifestent, les ressorts politiques, sociaux et médiatiques de la démocratie. Abdoulaye Wade, pour sa part, n’hésita pas à dire de la Justice qu’elle passait, à ses yeux, pour «La Grande Silencieuse». Il ne fit naturellement rien pour la faire jaser. Dans ses «notes d’autocratie», publiées par Le Monde diplomatique d’août 2006, l’écrivain espagnol Juan Goytisolo invoque «le seul, l’unique». «Périodiquement (…) plébiscité par 99% de la population», l’unique se trouva, au dernier scrutin, face au «seul vote contre» jamais enregistré. «Il a fallu, [pour débusquer] "l’opposant énigmatique", passer au crible le recensement électoral du bureau où le bulletin avait été déposé, établir une liste de suspects, scruter attentivement les bandes filmées par les caméras de surveillance le jour du scrutin». Mais «les recherches se sont poursuivies pendant plusieurs mois, sans donner de résultat [puisqu’] aucune des personnes arrêtées lors de coups de filet nocturnes n’a reconnu sa culpabilité». Au Sénégal, l’unique de Goytisolo est un vieil homme. Il prétexta d’abord la pluie pour reporter les élections législatives d’avril 2006. Il se mit ensuite à bricoler des monticules, des cratères et des grottes en ville pour repousser les élections générales de février 2007 jusqu’en 2009. Suspecté de vouloir précipiter sa chute, «Barth» est jeté en prison après l’audition par le tribunal de l’élément sonore d’un CD-ROM artisanal. Combien sommes-nous à ne rien piger ? Pour condamner «Barth» d’une peine d’emprisonnement, quelqu’un se chargea de graver sur CD la bribe d’un autre support espion. Six mois fermes ! Je demande d’être cité au procès en appel pour fournir, gratuitement, la preuve technique de ce que j’avance. Du vieil homme et de l’adolescent, Juan Goytisolo témoignerait sans doute avec les «armes de la dérision et de l’ironie» dont il a le secret. L’écrivain est né en 1931 dans une famille bourgeoise de Barcelone. Opposant inconditionnel du franquisme, il vit actuellement à Marrakech. Auteur d'une quinzaine de romans (tous interdits en Espagne jusqu'à la mort de Franco) et de nombreux essais, il obtint, en 1985, le Prix Europalia pour l'ensemble de son œuvre. Interrogé par Marco Dotti (il manifesto), Juan Goytisolo soutient que l’émigration clandestine est un «mouvement incoercible (…) que les murs ne peuvent que donner l’illusion d’arrêter». Les murs de la prison de Tambacounda (sud-est du Sénégal) et les sévices exercés sur Barthélemy Dias donneront au vieil homme l’illusion d’assagir le déporté et de sauver ce qui reste d’un pouvoir en lambeaux. Ce pouvoir disparaîtrait si les jeunes ne se jetaient plus en mer et gonflaient les cohortes de l’insurrection. C’est surtout cela qui fait peur et qui explique pourquoi le vieil homme ne décourage l’odyssée des adolescents que du bout des lèvres.



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